samedi 5 mai 2007

L'étrangeté d'un voyage nocturne

Voyage au bout de la nuit ; c’est de Louis Ferdinand Céline. C’est vrai qu’il est bon de se perdre ainsi dès que la pénombre surgit et de s’abandonner à elle jusqu’à l’aube, et en allant dormir de retrouver le noir inutile si propice à la vie. C’est encore mieux quand il pleut, c’est encore plus fabuleux lorsque l’on est en voiture, et que les gouttes de pluie sont sur le pare-brise des étoiles de substitution, car le ciel orageux nous dissimule les réelles. L’on se souvient alors de ce jour qui précéda cette nuit ; le jour et la nuit ne sont guère équipollents, et ce n’est pas une question de luminosité, c’est un monde qui change, un univers, ou plutôt deux univers qui se font place l’un et l’autre dans un cycle naturel que l’homme, par ses lumières, voudrait tant changer. Il faudrait parfois laisser les choses s’égailler d’elles-mêmes, se sublimer en fin de compte, en inondant le monde de leurs substances salvatrices. Voyage au bout de la nuit ; c’est de Céline. Qu’il y a-t-il ? Un peu de bruit, un chien qui aboie, une voiture qui passe, un ivrogne qui s’effondre sur le trottoir qui à tant d’utilisation ; un peu couchette pour les hommes, un peu chiotte pour les chiens, un espace de sécurité pour les piétons, et encore, tout cela n’est pas toujours vrai. Parfois sur les trottoirs, il y a juste des ombres ; de surcroît non furtives, elles sont là, à s’éterniser, c’est comme des souvenirs. Voyage au bout de la nuit ou sentiments irréels, où se mélangent les souvenirs fictionnels, les rêves, et les souvenirs sentimentaux, la vie. C’est aller au bout de soi-même, sur ces terres obscures, et que la douceur des arts imprègnent l’homme, savant en rien. Peut-être que je ne comprends pas tout, il est même plus exact de dire que je ne comprends rien. C’est un point de départ, il en faut toujours un pour se construire. Et tous ces bars illuminés, perclus dans la profondeur des rues, dans la perspective que font les réverbères pour donner aux gens un peu las un amusement si vite éteint, sont comme un brin de soleil sous l’étouffante canopée de la forêt vierge. Il en reste des insolations et des visages de femmes envolées, survient parfois la forme d’un œil, la tendresse d’un sourire qui était adressé à un autre. L’aurait-il vue celui-là, que ce sourire qu’on lui lançât était tendre ? Lui l’aura peut-être analysé comme sexuel ! C’est un appel. L’appel de qui ? Ils sont nombreux au petit jour, dans l’agitation progressive de la société, à vomir une nuit débraillée. Et à midi, au dur réveil, le ventre brûlant et l’urine nauséabonde, reste dans la gorge l’âcreté du fugace qui exagère la sensation de chute, l’impression troublante et brutale que la vie n’est qu’abîme, et que la mort est enfin le repos au fond du trou de l’existence. C’est pour cela peut-être que l’on enterre les morts. Mais on les incinère aussi, et là je n’ai pas d’explication, je vous les dis, je ne comprends pas tout. Je ne comprends même pas qui je suis. Mon visage c’est dans la nuit que je le reconnais, quand dans le silence je marche et que je me découvre. C’est à ce moment que s’offre à moi l’intérêt pour ma personne, sinon le jour je suis égoïste, je me méprise. Voyage au bout de la nuit. C’est voyage au bout de la vie, le long cheminement incessant. Je voudrais m’arrêter, faire une pause, attendre comme Ulysse qui se morfond sur l’île de Calypso. Calypso est la vie qui retient prisonnier l’homme, et l’homme d’elle se languit parce qu’il voudrait recouvrer sa liberté ; qu’il ne survive plus que du souvenir en vérité, et que dans un délire altruiste la vie ralentie sa fuite, qu’elle nous octroie le droit de jouir. Notre liberté serait de choisir notre mort, et de s’occuper à retrouver les merveilles qui nous exaltent. Peut-être comme Calypso se tua au départ d’Ulysse, la Terre abandonnera-t-elle toute idée de vie à l’extinction de la race humaine ? Comme à l’extinction des réverbères je sens que je pense plus, suivant Descartes donc, le jour, je ne suis plus. Je sais que vous vous demandez pourquoi je parle d’un voyage au bout de la nuit. C’est que je veux expliquer qu’au petit jour c’est là que l’on meurt, comme quand l’on pointe à l’usine, comme lorsque le matin l’on quitte le lit de sa femme. Le jour est un raffermissement, une compression qui écrase toutes possibilités de joie, alors que la nuit est impétuosité des sentiments les plus généreux, ceux qui font qu’on loue la nature de nous avoir fait homme, et d’ainsi de pouvoir sentir la quiétude que propose un cœur qui s’emballe devant le beau. Qu’il est loin ce temps d’insoumission, quand le dôme barbare offrait le camouflage et que les commandos libertins venaient avec rage et force frapper les despotes ; c’est à la nuit que l’on doit d’être partiellement libre, je veux dire libre de corps. Le jour l’on avorte trop souvent des considérations qui émaillent avec violences les nuits, et que quand luisent les rêves une sorte de chimère compulsive nous pousse vers l’ailleurs. Si le jour est l’instant, la nuit est l’ailleurs, pas l’ailleurs en terme géographique mais dans le temps, la nuit à cette infinité puisque l’on ne voit. Et dans la douleur, supportant ce terrible handicap, qui est l’incapacité à s’exiler dans les expansions incessantes qui nous donnent au soleil, ce crachat que l’on expulse est le cri de rage de l’homme dont Camus prétend qu’il crée une absurdité quand il reste sourd aux oreilles déraisonnables du monde. Alors j’acquièsse à cette vision. C’est à la faveur de la nuit enfin que Sisyphe pouvait cesser de pousser son rocher, et de se camoufler à la bêtise de Zeus. Sisyphe, qui démontre tant la sinistre condition humaine, ne peut guère penser à se révolter tant il est occupé à mener une tâche perdue d’avance, c’est tout le quotidien de l’humain quand vient le jour. S’évertuer à travailler pour ne récolter aucun fruit qu’il aura fait grandir dans son sordide champ. L’homme n’a le droit qu’aux pépins, qu’il peut replanter à sa guise certes ; la nuit l’on peut toutefois voler. Voyage au bout de la nuit, c’est le voyage contre l’absurde, celle d’une guerre par exemple, si contingente que Céline en relate les drames avec une désinvolture poignante, comme pour dire, « vous l’avez voulu votre guerre, ne venez donc point pleurer ni exalter vos morts. » Non ne venez pas pleurer de vos choix débilitant, il faut assumer, et moi j’assume mes fautes, la nuit quand je marche, que je cherche, et que sous une pierre brille la rédemption. C’est parce je me change, celui qui ne pense pas qu’il doit changer à un moment de sa vie, restera à l’éternité un nom sur une pierre tombale. Et qui s’en souviendra. Pas moi en tout cas, et pas l’histoire non plus. Ce n’est pas l’éternité que je cherche en traversant les nuits, c’est le droit à être un jour une référence, pas dans un dictionnaire, mais dans une histoire de famille. Si je veux que l’on se souvienne de moi c’est parce que je voudrais connaître ceux que je ne connaîtrais pas, par fatalisme, mon présent est si fade, que j’extrapole un futur qui ne sera pas le mien. Et cela me donne un certain espoir. L’espoir ne me sert à rien pour vivre, il me sert à ne pas me tuer, c’est sensiblement différent même si la finalité est la même, je suis là, la nuit, une ombre luminescente qui isole le soleil.


Source : Voyage au bout de la nuit ; Céline. Folio n° 28
Le mythe de Sisyphe ; Albert Camus. Folio essais n°11

dimanche 29 avril 2007

Ode à Delacroix


Que les Temps sont longs, et parfois lointains. Que les beaux Temps du romantisme se sont éparpillés au grès des vents balayant qui ont délié toutes les libertés. Ô liberté, amicale au parfum d’hémoglobine, par la mort, la rage, la haine des peuples châtrés dans leur tendre enfance qui un jour retrouvèrent leur virilité et se levèrent contre le tyrannique monarque qui humilia. Ils expirent ces bonnes exhalaisons de vigueur, la sueur charnelle des femmes, la sagacité de l’enfance qui se mobilise aux cris du père. Pendant que tout le monde criait « Aux armes ! Aux armes » chantaient les cœurs romantiques « O ! armes féroces puisant dans l’ardeur de l’espérance le détournement à l’innommable, par vos bouches si dures, si meurtrières, vous apportâtes aux citoyens le rêve de vivre de la douceur, et de jouir des Temps nouveau qui sont déjà anciens, mais que l’on veut connaître ! Ce n’est plus une envie, admet le ! mais un ordre ! Accepte ou tu mouras, tyran. » Liberté ! quel cri étrange qui sort de l’âme et qui propose à l’esprit le feu que les despotes ont tout le temps camouflé. Liberté es-tu donc Prométhée ? Vaste guerrier, châtié par la virulence de l’autocratie. Enchaîné sur les montagnes de Scythie, l’homme te loue car de toi il possède les Arts, premiers domaines de subversion, et pour rejoindre Camus, la technique qui l’extirpa de sa condition animale. Le despotisme rend l’homme à l’animalité en lui suggérant comme notion civilisatrice l’infecte loi du plus fort.
C’étaient les temps où l’on se baladait à travers les vaux, sur les sentes maculées des feuilles mourantes. En levant la tête au ciel, les yeux admiraient le faîte des arbres, et leurs feuillages sanguinolents étaient comme un cœur impétueux qui bat à l’aune de l’espoir, c’était déjà novembre, et la pluie, toujours présente. Abîmés par l’hiver rigoureux, l’été ne sait cicatriser, les pistes calfeutrées étaient dures comme la répression. L’on se souvenait alors…l’on se souvenait. Les canons qui explosèrent et la brume de poudre noir qui se dissipant laissé apparaître les cadavres de nos frères toujours fidèles au tyran. La folie de cet homme qui sans peine envoya à la mort ses fils, ses « sujets ». Qu’il est insoutenable pour le citoyen de tuer l’autre citoyen sans que ce dernier su, ou vécu, sa liberté. Et la femme alors, si forte, si belle dans la lutte, car elle concevait de ses yeux humides le monde qu’elle laisserait à ses enfants, courant aux côtés de son fils, le sein libre, portant à bout de bras le drapeau de la France nouvelle flottant au souffle des canons qui frisaient les têtes sans jamais effrayer, parce que la mort était la délivrance en cas de défaite, qui s’en soucia ? Et s’il fallait crever contre le tyran nous savions que dans l’éternité de la nation notre sacrifice sonnerait comme le refuge le plus ultime du peuple. La démocratie pour nos enfants serait comme un feu primitif qui chauffa le cœur des premiers hommes, froid et assassin. Dans l’autre main, elle tenait ce fusil, subjuguant les hommes, et au fond de son regard se trouvait la « possibilité » ; celle de déposer le tyran Charles X. Il faut se souvenir des sabres brandis pour affirmer la menace, et dire à celui qui pense ainsi, de sa pure volonté, renoncer à la décision du peuple, que ce dernier n’acceptera plus d’être spolié de ses votes, et que s’exprimer dans l’urne, ou à la main levée, à la demande du tyran bien souvent, ne puisse plus être une mascarade. Il y a dans ces moments, un instant de perte, qui s’éternise parfois, qui glorifie toujours, qui fait voir l’ennemi en rien d’humain, qui fait voir l’ennemi en une barrière liberticide, sur laquelle des piques ingrates blessent celui qui veut passer.
C’était déjà l’automne, froidure de la nuit, et pâle ciel mourant dès l’après-midi à peine consommé, comme une femme qui dépérit au lendemain de la nuit de noce. Alors chaque nuit, il faut redoubler d’effort pour que chaque nuit soit une noce, et que la fatalité de « l’avancée » soit repoussée dans son maximum, et que la femme vieillie semble toujours cette jeune révoltée qui au soir de repos donnait au corps fourbu le réconfort tant de fois espéré. Que c’était bon l’amour, tous là, à jouir, à s’aimer sans s’offusquer que le camarade solitaire admirât la scène se masturbant langoureusement, la révolte est la quintessence du partage, des sens bien sûr.
Que l’on est bien à l’ombre des violences en cette maison de Champrosay, au silence maintenant ; mais tambourine encore en nous la puissance du râle du peuple qui même mourant d’aphasie élançait son cri plus haut que la demeure de Dieu. Il n’est plus, Lui, soit disant tout-puissant, aussi fort que cela. Le tyran, tyran par la grâce de Dieu, vaincu par le peuple enragé de s’être fait trop longtemps tourmenté. Tant de siècles sans aucun progrès, et il croyait encore, le tyran, que le peuple allé se taire, trimer dans les champs, se tuer aux chantiers sans qu’il pût avoir une once de décision sur le peu d’heures dont il pouvait profiter la nuit étant venue ? Ô qu’il était beau Rostropovitch jouant de son divin violoncelle ; il était comme Josué qui de sa trompette brisa les remparts de Jéricho. Jéricho, eût-il des remparts à Jéricho ? Mais Jéricho sonne trop la lutte de la religion contre la vie de l’humain, il faut dire « Homme, entre la ceinture chaste de la prude religion et la licencieuse envie de jouir, qui n’est que la vie, choisis la débauche, choisis de vivre, volontier, car ton seul paradis est ici, dans ta maison, dans le bordel où tu ris et où tu chantes et où tu bois, dans la chambre de ton fils qui dort et qui ne souhaite te voir mourir même si tu lui dis que tu iras au paradis, l’enfant lui, sait qu’ici-bas est sa joie. » Il faut donc repartir en enfance, saisir cette primauté des sens qui rend l’homme à la liberté. La liberté se suffit à elle-même, l’homme doit la pénétrer.
Qu’ils sont beaux tous ces français de toutes classes, tous ces russes trahis par les soviets, ces hongrois mourant aux pieds de leurs immeubles, ces juifs du ghetto de Varsovie s’insurgeant contre le Nazi. Ô liberté, rage révolutionnaire, tu fais battre tant les cœurs, tu immoles sans les tuer toutes ces poitrines que tu touches. Et sache chien despotique, autocrate arrogant, que ta conception du pouvoir n’est pas la nôtre, et que ton rêve de concentré les armes pour faire apparaître ta force, qui n’est que ta faiblesse, sera mué en cauchemar par ceux qui ne souhaitent que de disperser les responsabilités afin que toutes vos tentatives échouent piteusement. Vous êtes là toujours, guettant comme le carnivore, la moindre occasion de dévorer sans faim le peuple, et sans fin, car vous croyez vos pouvoirs éternels. Mais rien ne dure, pas même la liberté du peuple, c’est pour cela que je sais qu’un jour il sera de nouveau aliéné à votre folie, toutefois garde-toi bien de croire que nous sommes fataliste, nous croyons trop au pouvoir de chacun qui mis en commun est plus puissant et plus immortel que vos soudards. Et que si vous êtes des spadassins, cela tombe bien, nous sommes des duellistes à chaque instant prompts à vous humilier.
Qu’elles sont belles les fleurs sur lesquelles nous mourons, quelle fragrance de luxe elles offrent à notre souffrance. Elles sont comme le frais cresson bleu, ô Rimbaud ! Pourquoi ne fusses-tu là pour combattre les sordides sbires de Thiers ; tu eusses harangué nos valeureux…Dans les bruits des champs de batailles étouffés par les cris désespérés, les survivants qui coururent enjambant avec splendeur les corps démantibulés de leurs prédécesseurs, exaltés par tes poèmes, eussent avec magnificence montrés le courage que suppose la soif insatiable d’être libre. Tu étais certes trop jeune, mais ton génie existait déjà. Delacroix guide encore le peuple tu es notre Liberté. La Liberté guidant le peuple ne peut fourvoyer celui-ci…Despote, sache-le !

Tableau: La Liberté guidant le peuple; Eugène Delacroix.

jeudi 26 avril 2007

La littérature (1)

Qu’est-ce que la littérature ? Voilà une question essentielle pour n’importe lequel des plumitifs qui tente de percevoir cet espace qui propose plusieurs portes à ouvrir. Derrière chacune l’attend un monde indéfini, en constante expansion. Cette question renvoie aussi au brillant essai de Sartre qui reste toutefois fastidieux si sa lecture relève avant tout du plaisir, ou d’une envie de culture. Je ne voudrais pas là dire que sa lecture est inutile en dehors de tout dessein visant à l’érudition.
Tout d’abord je tiens à préciser que ces petits textes que je vais livrer n’auront aucune imbrication logique et seront créés sous l’envie, et qu’aucune forme de péremption ne les habitera pour l’unique raison que n’étant pas professionnel du milieu ni professeur dont se serait le centre d’étude, je m’attacherai qu’à ne livrer les réflexions d’un dilettante.
La littérature est généralement admise comme étant l’ensemble des livres qui ont un contenu littéraire, il faut aller plus loin et admettre en littérature l’ensemble des textes écrits qui tend à interpeller l’homme. Dans Les nourritures terrestres de Gide, il y a un poème nommé : Ronde pour adorer ce que j’ai brûlé, dans lequel le narrateur fait une liste des différents domaines s’attachant au livre et par analogie (pas évidente) à la littérature. Cette liste qui peut paraître exhaustive ne l’est pas si l’on consent à la littérature d’être universelle. L’universalité suppose tous les genres dans toutes les époques, et il est évident qu’aujourd’hui nous ne connaissons pas tous les genres littéraires qui eussent existés, et ceux qui vont exister. Cette expression que j’ai utilisé plus haut, en disant que la littérature est l’ensemble des écrits visant à interpeller l’homme, pourrait faire rentrer dans ma notion de la littérature les publicités, et autres slogans politiques et commerciaux. Pour précision, j’entends par interpellation tout texte proposant à l’homme de se grandir dans le règne de la pensée.
Pour en revenir à Sartre, il introduit sa notion de la littérature par : qu’est-ce qu’écrire ? Le premier paradoxe, mais d’une cohérence parfaite, est que lorsque l’on veut parler de littérature, il faut en commencement penser l’écrit. Alors que dans l’imaginaire la littérature est avant tout imagé par le livre et symbolise la lecture. L’écrit y est balayé, l’imaginaire pensant peut-être que le livre se produit de lui-même. Cette première explication peut paraître indélicate, mais elle mérite d’être étayée. Avant toute lecture existe d’abord l’acte d’écriture comme avant toute naissance existe l’acte sexuel. Il faut donc partir du principe simple, qui nous oblige de célébrer la plus merveilleuse des inventions humaines, qui s’imposa sûrement dès qu’une sorte de marché se développa ; j’entends par marché : pratique commerciale : l’écrit n’est autre chose que l’aplatissement de la vie de l’homme dans toute sa longitude. L’on pourrait ensuite, par conjecture, se dire que l’arrivée de la religion et des rois nécessitant une manœuvre historiographique afin d'éxalter les grandes œuvres ont un peu plus poussé l’écrit, avant que celui-ci ne serve à la pensée. Et c’est bien ce dernier point qui nous intéresse. Il serait presque impossible de remonter à la première source écrite qui ne relève que de la pensée, c’est-à-dire que l’écrit est soit œuvre de fiction, soit philosophique, soit instructif. La littérature peut donc se dissocier entre ces trois disciplines. Et peut-être que le mariage des trois tend au génie, dans sa réussite bien entendu. Il est donc frappant de constater que la littérature avance par étape, qu’elle n’est pas le fruit d’un vouloir omnipotent qui eût donné à l’homme le pouvoir de faire germer des écrits. La littérature est intérieure à l’homme d’une certaine manière puisqu’elle ne progresse que par à lui, même si, c’est antagoniste, elle lui survit. Pour cela il faudrait parler de l’aphorisme 208 au titre de : Le livre devenu presque un homme, de Nietzsche dans Humain, trop humain dans lequel le philosophe allemand, en quelques lignes explique ce rapport entre le livre et son auteur, et la prouesse du livre à se perpétuer sans l’homme : « Le lot le plus heureux est échu à l’auteur quand, vieillard, il peut se dire que tout ce qu’il y avait fait en lui d’idées et de sentiments créateurs de vie, fortifiants, éclairants, vit encore dans ses ouvrages, et que lui-même n’est plus que cendre grise, tandis que le feu a été conservé et propagé partout. » Suivant cette phrase de Nietzsche l’on peut affirmer que la littérature n’est pas une essence de l’homme tout comme l’art, ce qu’elle est. Elle n’est que bouleversement dans l’histoire de l’homme est bien souvent l’un oriente l’autre. Si les hommes s’instruisent de génération en génération, gardant ainsi le savoir se transformant suivant l’époque, la littérature elle se place dans l’intemporalité, les écrits se perdent et ressurgissent, l’on ne parle là pas de forme, mais de globalité. Il faut comprendre aussi que la littérature progresse par étape, et que comme toute avancée, elle possède un chemin inverse qu’elle peut emprunter, la littérature peut se perdre en cas de disparition des moyens d’écriture et de lecture dans une société. Le plus important pour la survie de la littérature est donc la possession de signes matérialisant le langage et intelligible à un groupe d’hommes.
La littérature prend naissance dans le besoin impérieux de l’homme d’instruire et de s’instruire, car toute œuvre de fiction, en plus des œuvres philosophiques et purement instructives, tente avant tout de mettre en exergue un sujet, souvent problématique et de le réfléchir, et que celui qui écrit comme celui qui lit peut en tirer une leçon, à adopter ou pas. L’on peut donc affirmer sans peur que la littérature est comme une nourriture pour l’humain, celle de son esprit. Ce tropisme qui anime la littérature vers l’instruction, non pour mener à l’érudition, mais pour permettre à l’homme de se construire, est obtenu par le besoin naturel de comprendre dans son minimum ce qui échappe en général : les rapports humains, le fonctionnement de la nature dans son absolu, les philosophies ontologiques, métaphysiques et artistiques, la compréhension du passé, cela je les appellerai les corrélations humaines et naturelles. Il n’y a que dans le saisissement de ces choses que l’homme peut se grandir. La littérature est donc avant tout un domaine philanthropique qui, à l’instar de la démocratie, permet à son contraire et ennemi de s’y développer en toute normalité. Il faudrait donc entrevoir l’écrit, et plus généralement la littérature au travers de son support symbolique : la bibliothèque, comme le moyen pour l’homme de se mener à la sagesse. Heureusement, la vie n’est pas si simple, et nombre d’écrits ont pour but de mener à tout sauf à la sagesse. La littérature est donc une discipline passive que l’homme doit manipuler est non l’inverse, j’entends par là que l’homme doit la comprendre pour en rejeter ces côtés les plus noirs, tout comme précédemment la démocratie. Ce parallèle entre littérature et démocratie n’est pas anodin, les deux ont pour dessein le même rivage, celui d’offrir la liberté, qui est la notion la plus aimée mais paradoxalement la plus détestée par les hommes, parfois même ceux qui aiment le plus la liberté, par égoïsme, sont ceux qui la restreignent avec le plus de fermeté. Autant il est important dans une démocratie que tous les courants soient représentés, y compris les courants fascistes, autant aucune censure, même la plus évidente, ne peut faire du bien à la littérature bien au contraire. La littérature néfaste doit se détruire par elle-même sans une intervention « légale » de l’homme qui agirait comme un despote omnipotent et qui ne prendrait en considération que ses valeurs morales et sociétales. Il y aurait tout échec dans une société civilisée à interdire un écrit par manque d’arguments pour le détruire, l’on parle là bien entendu des livres que l’on peut dire « dangereux », dont pour marquer l’idée je citerai Mein Kampf. L’interdiction pour annihiler toute subversion, peut-être ne faut-il pas en parler, cela va de soi, c’est un combat.
Après avoir donné à l’écrit sa première et principale valeur, celle de l’instruction, il faut en matérialiser une seconde. L’écrit peut être généré par l’envie de l’individu d’offrir à son prochain un plaisir. La notion du plaisir, ou valeur, est essentielle dans la pérennité de la littérature. Alors il est évident que toute personne écrivant pour ou par plaisir ne peut le faire sans idée d’instruction, l’homme à ce besoin réfractaire, qui est peut-être essentiel à lui, de donner à autrui sa vision du monde, ou des corrélations humaines dont je parlais plus haut. Mais par la suite le lecteur, et surtout celui des siècles futurs, se livrera-t-il à certains écrits pour le simple plaisir de lire. Par la simple passion de la littérature. N’importe lequel des passionnés de littérature sait qu’on lit et relit des textes que l’on n’aime pas simplement parce qu’ils sont des chef-d'œuvres, et que même si le contenu n’inspire pas, la forme, ou la prouesse de l’auteur est attirante. Pour ma part, je citerai Platon, dont les thèses ne m’inspirent pas, mais qui me régale par la finesse de son esprit et son remarquable intellect.
L’instruction et le plaisir. Ces deux mots sonnent comme le seul exutoire de l’homme. Et l’on peut conjecturer sur le fait que s’il existe l’une de ses valeurs sans l’autre, l’existante ne pourrait pas offrir toute sa puissance, et il y aurait comme un manque. La littérature sur ce point peut donc être considéré comme l’art, l’art ne pouvant être autre chose que l’union de ces deux valeurs, sinon l’objet artistique ne serait qu’artisanal, c’est-à-dire : fonctionnel, sinon décoratif. L’on pourrait dès maintenant tomber dans le combat éternel qui bouscule la littérature ; qu’est-ce que le plus important dans l’écrit : l’idée ou l’image ? et Faut-il l’union des deux pour qu’une œuvre soit un chef-d'œuvre ?


Source : Les nourritures terrestres; d’André Gide. Folio n°117.
Qu’est ce que la littérature; de Jean-Paul Sartre. Folio essais n°19.
Humain, trop humain; de friedrich Nietzsche. Hachette littérature coll. Pluriel

mardi 24 avril 2007

le tourbillon

Deux jours, c'est ce qu'il faut laisser passer pour parler de l'élection, sans que le coeur suplante la raison. Depuis dimanche, enfin je crois que l'élection eût lieu dimanche, peut-être fût-elle déjà jouer à cause du torrent de sondages qui submergea nos pauvres entendements, mon entourage, et je suppose celui de chacun, vit sous le licol détestable du pronostic. Tout est soumis au sondage, aux termes dogmatiques qui s'imposent; la victoire d'untel, la défaite de l'autre.
Ce soir je dois aller au restaurant; mais peut-être y serai-je seul? mes amis ayant à coup de pourcentages incertains conjecturés sur la possibilité de la présence de policiers de droite sur le bords des routes désabusés par le faible score de la LCR. Ou bien faut-il conjecturer sur la défection du cuisinier, reclus dans sa chambre les valises fermées; celui-ci serait déjà partant en cas de victoire de l'Autre, même s'il est français; les élections créent la tourmente dans les esprits. Tout le monde parle d'alliance aussi, de quelles alliances? entre quelles formations? des gens pleurent toujours, Maurice a peur, il veut émigrer en Espagne et ouvrir un restaurant de spécialités françaises. Les sensations ultimes finissent par s'égarer, l'on ne peut plus rien concevoir, il faut l'admettre. Au détour des sentiers intellectuels, le choix somnole, l'on peut rester au carrefour, s'asseoir et pleurer. Le piège, c'est de se fourvoyer, et d'avoir en regret cet écart mal maîtrisé.
Donc au bout de ces deux jours, les conversations changent, mais l'on cherche toujours qui sera là ce soir, au bar, le Milan vieux défie le fougueux Manchester. Toutefois dans deux semaines la folie va revenir, le tourbillon, et l'attente extatique vont refluer, Internet va saturer il faudra attendre vingt-heures comme d'habitude. Et pendant ce temps, qui va fuir trop vite, les dogmatiques expliqueront de manière si simple, ou simplistes, la victoire de l'Autre, la défaite d'Untel. Moi, dans la plus pure tradition sceptique (acception philosophique) je laisse mes réflexions en suspend. Et puis le vainqueur sera aussi le perdant puisque l'union de forces antagonistes hier sera nécessaire à toute victoire demain. La situation suppose un flux ininterrompu de contradictions intempestives qui s'imposent dans la vie des français, entendez la masse, ceux qui ne comprennent pas mais qui élisent. Alors j'extrapole. Le six mai au soir, nous serions là, collé, perclus, autant que nous pourrions l'être, dans la limite de nos corps cela veut dire. A moins que tous ensemble nous nous mettions à fusionner, qu'il ne reste sur le canapé vieilli qu'une flaque visqueuse et essentielle, nous deviendrons une lotion pour cheveux ou autre chose dans le genre. Allons nous nous métamorphoser, une élection prétend à la transformation; alors en cafards, non, cela est déjà fait. En vers, non, aucune amitié pour Chirac, déjà classé comme ver par les Anglais. Les insectes ont toutes dominations, c'est qu'ils écoeurent, toutefois pour m'humilier, il faudrait que je devienne un chien.
Oublions les extrapolations!
Au travail également les visages se scrutent, les regards en coin des yeux inquisiteurs se figent sur la fausse innocence de celui qui votât à l'extrême. Céline, aux longs cheveux ambrés, me déconsidère depuis que j'ai les mêmes symptômes du candidat aux prouesses convulsives de son cou. j'ai mal au mien. L'on me dévisage, comme ça, comme un misérable, celui qui sait trompé de papier, et qui même n'a pas rejoint l'isoloir. Céline me fuit, je fond tel une neige assassinée par le soleil de ses yeux. Je ne sais plus quoi dire, rien qu'un filer de bave noirci sort de ma bouche, je deviens escargot. je suis un faible, faut que je vous le dise, je n'ai pas l'âme d'un chef, je rampe toujours. Même aux pieds de Céline. l'élection a accélérée ma mutation, est-ce génétique? Dans les années qui viennent va falloir faire un choix. Opportuniste, je vire déterministe, moi qui me suis battu contre la prédestination de la vie. j'ai même affirmé que si une prédestination était réelle, chaque homme en prison subissait une humiliante erreur. Céline ne croit pas aux déterminismes, mais va falloir assumer pour au moins dix ans ce genre d'inepties, l'on pourra toujours dire qu'il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis. Je deviens limace donc, aux pieds de Céline je m'isole, son regard ensoleillé comme l'azur de nos terres du sud est glacial sur ma personne, sur mon être. je laisse des traces où je passe, je conjecture, rien de vient, tout est soumis à la confrontation, au silence de l'esprit, la quiétude n'est pas mon avenir. Me restera à manger dans une écuelle et à devenir non-conformiste. Je ne sais plus, je me perd, l'élection est comme un tourbillon, chacun ignore ses repères, c'est une défection idéologique.
L'ordinaire devient comme insoutenable, et nul ne peut, sinon avec violence, se résoudre au choix des urnes. Et je suis comme chacun noyé de cette manière si atroce, je pourrais tenter de m'en sortir, mais la faiblesse qui met inhérente me laisse aphasique de corps. Sans faire le moindre mouvement, j'accepte la défaite, je vous l'ai dit, je suis un faible. Et nul ne criera grâce pour mon corps, mon esprit lui, lessivé par les contradictions étouffantes, n'est déjà qu'un chiffon s'alanguissant au grès du vent. Éperdu, je divague, Céline, n'est plus un horizon, mais le souvenir terrifiant d'un monde éteint depuis dimanche. Depuis ce jour. Depuis dimanche, je suis dans un mauvais état, je sens que je m'effrite, et mon autour n'a plus d'allure. j'ai tant chuté que l'abîme me semble sans fin. L'élection prétend à la transformation, je me répète, mais elle suppose à la destruction de l'être, à lui extirper toutes convictions, toutes hiérarchies crédibles. Je devine déjà que je m'en relèverai pas. La présidentielle est un rêve d'idéalistes qui osent prétende avec outrecuidance qu'elle peut générer un nouveau monde, moi ce que je dis c'est qu'elle impose le chaos, dans l'être, écrasé par l'humiliation d'un moment trop temporel.